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Les Abstractions Architecturales
de Jean-Christophe Nourisson
Sylvie Coëllier
Au cours de la dernière décennie, Jean-Christophe
Nourisson a réalisé des sculptures abstraites, souvent conçues comme des
ensembles qui, sans être strictement in situ, dialoguent avec les lieux
d'exposition. L'un des exemples les plus complexes à cet égard fut la
construction intitulée Sur les bords, 2ème version... exposée en
1996 dans deux salles en vis-à-vis du Fort Beauregard de Besançon. Dans cette architecture de Vauban, chacune des
salles, voûtée et de pierres apparentes, était investie d'un grand plancher lisse et en pente, de 4 m x 4 m, peint d'un rouge
franc, prenant possession de l'espace
en laissant le spectateur l'appréhender par les bords. Ce plancher, décollé et en pente sur un agencement de
pièces de bois recevait, comme en équilibre sur des jeux compensatoires de
chevrons, des structures volumétriques de bois poncé à l'extérieur et peint en
blanc à l'intérieur. D'un côté, dans
l'une des salles, une seule structure parallélépipédique à large ouverture
tenait une position assez centrale du plancher. L'autre plancher en revanche
accueillait deux structures, plutôt cubiques, aux ouvertures étroites, et
reliées par une passerelle soutenue de chevrons accompagnant la pente. Cette
passerelle, de petits escaliers menant de part et d'autre aux volumes, des
ouvertures disposées comme des portes, le
fait que l'on puisse, en raison de leur épaisseur standard, nommer certaines pièces de bois des "chevrons", toutes ces
particularités donnaient une connotation
architecturale jouxtant la limite de la figurabilité. Dans ce travail, le spectateur peut aisément transposer les
structures volumétriques en unités d'habitation, en chambres. C'est cependant
par l'abstraction que l'œuvre agit
sur lui, mais une abstraction désignant l'architecture (on pourrait dire
l'"architecturabilité") comme son champ exploratoire.
Deux interprétations simultanées se déduisent
d'une première observation. L'une s'installe par un biais tout physique. Bien qu'il
prenne conscience de marcher sur la solidité d'un sol horizontal (solidité
qu'il déduit de l'épaisseur des murs Vauban), le spectateur est quelque peu
déstabilisé par le soulèvement des planchers et par le décollement des bases
des structures volumétriques. La vaste surface rouge basculée et l'importance
non négligeable des volumes géométriques font ressortir la minceur de ce qui
les retient dans leur équilibre penché. Les embasements, qui devraient être des
zones d'assiette et de fermeté, se montrant fragiles induisent un doute,
presque un vertige, chez le regardeur bientôt conduit vers un imaginaire : "Et si cette salle dans laquelle je suis, que
je perçois comme une unité spatiale, mais dont je ne peux voir ce qui la
sous-tend, était elle-même en voie de
versement ? Si cette situation, que je domine —car seul un être plus
petit que moi pourrait habiter ces chambres—, n'était qu'un maillon d'une
situation-gigogne ? Qui m'observe de l'extérieur pendant que j'infiltre mon
regard dans ces cubes ? Que sait-on de l'horizontalité ? Les Australiens ne
ressentent-ils pas qu'ils ont les pieds au sol ? …"
L'autre interprétation est plus conceptuelle,
quoique dépendante de la composition des volumes et des couleurs. Elle pointe
la référence implicite à Malévitch, —plus exactement à quelque chose de
malévitchien, entre la dynamique des transversales, l'allègement de ce qui peut
faire masse par flottement (ce sont indiscutablement des planchers
"flottants"), le rouge, le blanc, les rapports de proportions entre
les structures géométriques et les lignes qui les relient ou les prolongent.
Plus exactement sans doute, ce qui flotte, c'est un souvenir de
constructivisme, d'abstraction géométrique avant-gardiste à double détente.
D'une part en effet, l'oeuvre en appelle à l'utopie des architectures idéales :
dans la coque solide de ces murs Vauban, les cubes et parallélépipède, comme
soulevés par les chevrons qui les
surmontent, sont telles les maquettes impondérables d'un rêveur borgésien. En
même temps, la présence de la fabrique, renforcée par le matériau (le
contreplaqué industriel, les chevrons, les enduits blancs), renvoie au pragmatisme très concret d'un fonctionnalisme
industriel. Encore faudrait-il préciser que cette visibilité est exhibée par
une mise à mal des fonctions architecturales. Il s'agit de déconstruction
autant que de construction.
Cette deuxième interprétation n'est pas sans
soulever des questions. Quelle est la raison pour laquelle un artiste
d'aujourd'hui établirait ainsi une "passerelle" entre son travail et
le constructivisme du début du siècle? En quoi est-ce une citation ? Un remake
? D'autres œuvres de Jean-Christophe Nourisson confirment cette référence et la
précisent. En 1995, l'artiste commence un ensemble de petites boîtes cubiques
de 15 x 15cm, faites de carton épais et brut, accrochées au mur et ouvertes sur
le devant sur un photogramme carré protégé d'un verre (5 x 5cm). Disposés en
composition aléatoire, les boîtes entrent, mais sans s'y imposer, dans l'espace
du spectateur. Ce dernier doit changer de position, isoler chaque cube identique, pour deviner quelle sculpture marquante
du XXe siècle aurait laissé sa trace en petite ombre blanche sur le papier noir
: la Guitare de Picasso, le
Contre-relief de Tatline, le Modulateur espace-lumière de Moholy Nagy… Ce
principe du photogramme est bientôt repris par l'artiste avec des choix qui en
affirment les intentions. Pour Manifestes, de 1997, par exemple, les boîtes se
sont un peu agrandies et paraissent de loin des "carrés noirs sur fond gris
clair". Sur les carrés en question, le spectateur peut lire, —avec effort toutefois, car la
casse des lettres est réduite et l'utilisation du photogramme en
"mange" un peu la netteté—, les grands manifestes qui ont
ponctué la suite des avant-gardes. Les Résidus de 1997 et 1998 gagnent en
dimensions (100 cm x 130cm), mais aussi en planéité : sans volumes dans lesquels ils s'insèreraient, ils
paraissent se mesurer à la peinture, à moins que ce ne soit à la photographie.
En fait leur iconographie de référence est l'architecture : l'une des séries
montre la trace des architectones de Malévitch; une autre, de mêmes dimensions,
les mises en espace de l'abstraction géométrique dans les expositions
expérimentales qui ont fait événement. Le photogramme se réfère donc à un pan
de l'histoire de l'art moderniste en tant que procédé (Man Ray, Christian
Schad, le Bauhaus) et en tant qu'iconographie (la sculpture de 1912 à 1940
environ, l'architecture, les expositions, les manifestes). D'autre part il
glisse un regard sur la constitution de cette histoire par le biais de la
reproduction, car ce sont évidemment des photographies découpées qui ont permis
cette authentique trace de la lumière sur le papier photographique. Par
ailleurs, constructions ou photogrammes, les œuvres de Jean-Christophe
Nourisson s'appréhendent presque toutes d'une manière qui garde des analogies
avec le minimalisme, c'est-à-dire de façon physique,
"phénoménologique", en raison des proportions, de la disposition dans
l'espace, de la balance qui se crée
entre ses volumes et le déplacement des spectateurs. La "passerelle"
qui relie le début du siècle au présent de l'artiste fait une arche vers Judd.
Une meilleure métaphore serait peut-être de dire que l'œuvre décrit une situation-gigogne : dans
l'abstraction géométrique - laquelle inclut le minimalisme - s'inscrit comme un
noyau de sens quelque chose du constructivisme/suprématisme, ou plus
précisément, d'une modernité qui vit
se substituer en sculpture le volume à la masse, qui fit surgir en peinture le
plan, et en architecture l'espace.
L'œuvre se réfère en somme à cette histoire de
l'abstraction qui a poussé à son extrême l'idée de modernité, c'est-à-dire
cette même modernité qui a suscité, avec sa surenchère des avant-gardes,
l'accusation de souscrire à une téléologie par nature utopique. Dans Le partage
du sensible, Jacques Rancière en resitue les enjeux dans une perspective
politique déterminée par le mode d'apparition des arts. L'argument du
philosophe s'adresse d'abord au discours artistique dominant vis-à-vis de cette
modernité qui a centré sur
l'autonomie de la peinture son propos, en affirmant qu'elle cherchait sa
définition par sa spécificité, laquelle était la planéité. Ecartant la validité de cette prétendue recherche
définitionnelle, le philosophe rappelle que quel que soit le contenu attribué au plan, son registre d'apparition
en soi est politiquement signifiant,
et lié historiquement à une modification globale concernant le "partage du
sensible". Il faut le citer :
"Cette peinture, si mal dénommée abstraite et soi-disant ramenée à son
médium propre, est partie prenante
d'une vision d'ensemble d'un nouvel homme logé dans de nouveaux édifices,
entouré d'objets différents. Sa planitude est liée à celle de la page, de
l'affiche ou de la tapisserie. Elle est celle d'une interface. Et sa
"pureté" anti-représentative s'inscrit dans un contexte
d'entrelacement de l'art pur et de
l'art appliqué, qui lui donne d'emblée une signification politique."1 En montrant plus particulièrement la continuité structurelle entre la page et
la "surface des signes peints", dans une vision globale des
catégories de partage du sensible
depuis Platon, Rancière montre comment la
planéité de la page et de la peinture instaure un système de formes égalitaire que ne peut avoir le système imitatif et
perspectif qui assigne une place hiérarchisée au regardeur comme au représenté.
La "surface des signes peints" et a fortiori, ajouterons-nous, la
page blanche, le plan monochrome, ne sachant "à qui il faut ou il ne faut
pas parler, détrui[sent] toute assise légitime de la circulation de la parole,
du rapports entre les effets de la parole et des positions des corps dans les
espaces communs"2. Nous pouvons au demeurant trouver chez
Mallarmé, cet instaurateur de l'abstrait en écriture, le témoignage de l'effet
de cette interface comme conscience d'une liberté de partage communautaire issu
de la forme même. Dans un article sur Manet (l'auteur des "premières œuvres modernistes, à cause de la franchise
avec laquelle elles avouent les surfaces…"3), Mallarmé écrit :
"La participation de couches sociales jusque-là ignorées à la vie
politique de la France est un fait social qui fera honneur à la fin du XIXème
siècle. Un parallèle se rencontre dans les arts, les voies ayant été préparées
par une évolution à laquelle le
public attacha avec une rare prescience, dès sa première manifestation,
l'épithète d'intransigeant qui, dans le vocabulaire politique, signifie radical
et démocratique."4 Dans cette démarche intransigeante, radicale
et démocratique, le suprématisme et le constructivisme ont articulé le plan jusqu'à l'ouverture de
l'espace, lieu de partage du sensible par excellence, auquel il fallait garder
sa neutralité et sa clarté égalitaire. Car c'est bien ainsi que la nouvelle
sculpture inaugurée avec la guitare de Picasso de 1912 s'articule au plan mural
de l'architecture. Découpant une feuille
de papier, de carton, de tôle, Picasso transforme l'interface page/toile en la
pliant, transmutant ainsi d'emblée la masse par laquelle se définissait la sculpture
en une volumétrie ouverte à la lecture du spectateur. Cette volumétrie, Tatline
s'empresse de s'en emparer pour l'inscrire, avec son célèbre Contre-relief,
dans l'espace réel partagé et déterminé par les plans des murs. Ce sont ces
mêmes surfaces déterminant la transparence et le partage de l'espace, l'idée
d'un "mobilier" par plans, l'articulation de la page blanche à
l'architecture (chez les conceptuels) qu'ont réactivé les minimalistes,
découvrant avec bonheur un constructivisme longtemps occulté par le politique
(à l'est comme à l'ouest), timbre originel de l'architecture moderniste qui les
entourait.
Si
nous revenons maintenant à l'œuvre de Jean-Christophe Nourisson, nous pouvons savoir ce qui mène un
artiste d'aujourd'hui à refigurer iconographiquement, sémantiquement et
"abstraitement" l'histoire de l'abstraction. Nul n'ignore l'impact
qu'a eu la mise en doute du discours moderniste au cours des deux dernières
décennies. Elle ne fut que la traduction en art de la fin des grands récits
téléologiques postulant dans un avenir
plus ou moins proche la fin heureuse de l'histoire (chrétienté, hégélianisme,
marxisme, progrès des avant-gardes jusqu'à la disparition de l'art dans la vie). Or cette fin ces récits qu'a énoncée avec
justesse Lyotard5 a mené à deux
visions du postmodernisme. Pour Lyotard, pour ceux qui ont déconstruit ces
récits, il s'agissait de continuer sans leurre une connaissance de l'homme sur
lui-même et sur les rapports qu'il entretient avec les autres hommes et le
monde. L'autre vue a consisté à tirer parti du doute sur les valeurs qui
étaient étayées par les dits grands récits, jusqu'à clamer l'annulation de
toute valeur dans un éclectisme généralisé, position qui a vite révélé sa
stratégie visant à susciter la fabrique de modes spectaculaires, à créer des
simulations de sens éphémères au profit de la marchandise et de ceux qui la
manipulent. La puissance de récupération de ce postmodernisme-là rend la
position de l'artiste difficile.
Le travail de Jean-Christophe Nourisson ne marque
pas une affirmation simple, mais les tensions d'une construction éthique. Il
est "sur les bords". Ce sont les photogrammes, les Résidus, en
particulier, qui sont peut-être les plus explicites de ces tensions. Moins
propres que les grandes constructions à mener le spectateur vers un imaginaire,
ils peuvent être interprétés comme une pure nostalgie du modernisme. La qualité
du papier photographique derrière sa fenêtre de verre, la problématique de la
trace induite par le photogramme dont l'effet de fragilité apparaît aux bords
du noir et du blanc, la disparition du volume dans la blancheur, tout rappelle
un "ça a été". Mais si ces aplats blancs cernés de noir et l'écriture
tremblée des manifestes marquent le deuil des utopies comme la déstabilisation
des planchers dressent la critique d'un fonctionnalisme, il faudrait se garder
de n'y voir qu'une mélancolie postmoderne. Ebranlés dans ses fondations par ses
visions utopistes dont on a trop vu les revers, en particulier dans les pays où
le constructivisme fut le plus radical, l'abstraction géométrique, la modernité
qu'elle incarne ont perdu leur valeur de foi. C'est de cette foi dont est fait
le deuil, de cette force de conviction qui maintenaient les rédacteurs des
manifestes dans leur assurance à assumer le monde. C'est cette assiette qui est
déstabilisée. En architecture, la reproductibilité fonctionnaliste, agent de
l'univers industriel, n'a pas manqué de transformer l'égalitarisme en démagogie
répétitive. Mais ne plus être sûr que les valeurs d'égalité amèneront la fin
heureuse de l'histoire n'implique pas qu'il faille désormais se détourner des
formes de la démocratisation. Ainsi que l'a souligné Lyotard, les grands récits
n'étaient pas de simples mythes mais étaient porteurs d'émancipation. Pour
Jean-Christophe Nourisson, il s'agit donc de montrer, par la pratique d'une
abstraction conservant la présence du plan et de cet espace où se partage sans
assignation hiérarchisante le sensible,
la force éthique qui s'était si fortement affirmée lors de sa mise en place
première. Si les bords deviennent fragiles tandis que l'artiste reconfigure le
plan, c'est qu'ils enrichissent et entrelacent les espaces. Par exemple, les photogrammes des architectones, tout
en paraissant réinstaurer la table
rase, introduisent à l'intérieur des structures malévitchiennes une infinie variété de suite possibles virtuellement
inscrites dans la découpe devenue complexe des limites. Ainsi la reproduction
de l'image — en appelant à cette reproductibilité qui semble gérer le
postmodernisme — se découvre en soi un facteur d'ouverture. Le fantôme de
la modernité rejoint ici l'appel à
l'imaginaire qui est si prégnant dans l'ensemble construit au fort Vauban. La
modernité avait à cœur de faire rupture avec le passé, et tendait son
imaginaire vers la seule résolution de la fin de l'histoire. Tout en affirmant
comme position éthique le plan, interface de la page écrite, de la
photographie, de l'architecture, Jean-Christophe Nourisson nourrit cette
radicalité de ce que l'abstraction
géométrique semblait exclure, les retours mémoriels et l'imaginaire.
Sources
1 Jacques Rancière, Le partage du
sensible, esthétique et politique,
Paris,
La Fabrique-éditions, p. 20.
2 Ibid., p. 15.
3 Clement Greenberg, "La
peinture moderniste", ici dans sa première traduction en français in
Peinture,
cahiers théoriques 8/9, 1974, p. 34.
4 Stéphane Mallarmé, "The
Impressionnists and Edouard Manet", 1876, in Documents Stéphane
Mallarmé, présentés par Carl-Paul
Barbier, Paris, Librairie Nizet, Vol. 1, 1968.
5 Jean-François Lyotard, La
condition postmoderne, rapport sur le savoir, Paris,
Les
Editions de Minuit, 1979.
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